Misinformation Monitor : Novembre 2020

Bienvenue dans le “Misinformation Monitor” de NewsGuard, une newsletter qui suit l’évolution de la mésinformation avec des données exclusives en provenance de cinq pays.

Par Gabby Deutch et Chine Labbé
Virginia Padovese, Marie Richter, Bron Maher, et Kendrick McDonald ont également contribué à ce rapport.


L’histoire principale … La désinformation sur l’élection américaine trouve une audience de ce côté-ci de l’Atlantique

NewsGuard a déjà documenté l’importation des théories du complot QAnon en Europe, malgré leur caractère très américano-centré. De la même façon, des allégations fausses sur le processus électoral américain ont trouvé des lecteurs attentifs de ce côté-ci de l’Atlantique. A ce jour, plus de 41 sites en français, italien et allemand (ainsi que deux sites anglophones basés au Royaume-Uni), ont publié des intox sur l’élection présidentielle américaine de 2020. 

Les allégations de fraude massive ont notamment trouvé beaucoup d’écho en Europe, en particulier l’idée que les démocrates et Joe Biden auraient truqué le processus de décompte des voix, pour voler la victoire à Donald Trump.

Le lendemain du scrutin, le site francophone Patriote.info affirme que la fraude massive en faveur des démocrates est incontestable”. (Patriote.info / NewsGuard)

Dans le détail De nombreuses intox relayées en Europe sur le scrutin américain reprenaient des accusations très générales, avec pour objectif de décrédibiliser l’élection, et de remettre en question ses résultats.

  •  Le site britannique Politicalite.com a affirmé que six Etats américains avaient “l’intention de voler l’élection grâce aux votes par correspondance”, reprenant notamment l’idée fausse selon laquelle compter les bulletins après le jour de l’élection serait illégal. 
  • RiposteLaique.com, un site francophone conspirationniste d’extrême droite, a écrit que les fraudes commises aux Etats-Unis pendant l’élection étaient du niveau de celles commises par des “régimes totalement viciés d’Amérique latine” comme ceux de Hugo Chavez et de Nicolás Maduro, ancien et actuel président du Venezuela. 

Des exemples hyper locaux et détaillés de fraude présumée, s’appuyant sur les subtilités du système électoral américain, ont également été repris sur des sites européens peu fiables. Ces colporteurs d’intox n’ont pas hésité à se plonger dans les complexités du système américain, même s’ils les ont décrites avec inexactitude. 

  • Le site francophone Patriote.info a publié une photo d’un homme emportant une caisse de bulletins de vote dans sa voiture, y voyant la preuve d’une “pure fraude en action”. En réalité, cette photo montrait un employé de l’autorité en charge du processus électoral, transportant des bulletins de vote légalement, dans le cadre de son travail. 
  • Compact-Online.de, un site qui relaie souvent les points de vue de l’AfD, parti d’extrême droite allemand, s’est fait le porte-voix du “SharpieGate”, une théorie du complot démentie selon laquelle des électeurs républicains en Arizona auraient été invités à remplir leurs bulletins de vote avec un Sharpie (une marque de stylo-feutre), et que ceux-ci auraient par la suite été invalidés. 
  • VoxNews.Info, un site italien connu pour ses prises de position anti-immigrants, a affirmé qu’un comté de l’Etat du Nevada avait recueilli plus de votes que d’électeurs enregistrés, et assuré que ce décalage (en réalité inexistant) s’expliquait par le fait que des personnes mortes ou sans papiers avaient pu voter. 

Comme c’est le cas aux Etats-Unis, les sites européens ayant publié de fausses affirmations sur l’élection présidentielle américaine sont des multi-récidivistes. La plupart d’entre eux ont aussi publié des intox sur le COVID-19. 

  • 37 des 43 sites européens identifiés par NewsGuard comme ayant publié de fausses informations sur l’élection américaine ont aussi publié des intox sur la pandémie.  
  • Certains sites ont même trouvé un moyen de lier les deux événements, en y voyant deux faces d’un même et vaste complot mené par les médias dits “mainstream”. Le site francophone Patriote.info a ainsi affirmé que la pandémie, comme l’élection américaine, prouvaient que les médias mentaient et servaient une “fiction médiatique”, en censurant d’un côté “les preuves d’une fraude électorale colossale”, et, de l’autre, le véritable rôle de la pandémie, “utilisée comme outil d’ingénierie sociale en vue de la Grande Réinitialisation”. 

En France et en Allemagne, des vecteurs de propagande russe s’en sont également donné à coeur joie :

  •  La version allemande de RT,  le vecteur de désinformation et de propagande du gouvernement russe, a relayé l’idée selon laquelle “1,8 million d’électeurs fantômes” auraient voté dans 29 États. 
  • Le site français de l’agence de presse publique russe Sputnik a publié un article reprenant l’idée que “les voix de personnes décédées  auraient été comptabilisées” dans l’État du Michigan. 

En Europe, les fausses allégations sur l’élection présidentielle américaine qui ont été diffusées ont parfois fait référence à des aspects centraux des théories du complot QAnon, notamment leur hostilité à un prétendu “État profond”. 

  • Le blogueur italien Cesare Sacchetti a ainsi écrit : “l’État profond est en train de voler l’élection” en “créant des votes imaginaires pour (Joe) Biden”.  
  •  De la même manière, le site francophone de mésinformation Le-courrier-du-soir.com a écrit : “Il y a, depuis plusieurs mois, une stratégie mise en place par le Parti Démocrate et l’Etat profond (qui veulent se débarrasser de Trump) pour voler la présidentielle à l’actuel président américaine (sic). Et c’est exactement ce qui est en train de se passer”.
La chef adjointe du parti d’extrême droite Alternative pour l’Allemagne a tweeté que le nom du vainqueur de l’election présidentielle américaine était “loin d’être établi”. (Twitter / NewsGuard)

Aux Etats-Unis, des hommes et femmes politiques se sont fait les principaux porte-voix de ces allégations non fondées sur une présumée fraude massive. Certains hommes et femmes politiques ont fait de même en Europe, discréditant un peu plus le processus démocratique américain.

  • En Italie, Guglielmo Picchi, député du parti de droite La Ligue, a écrit sur Facebook que les démocrates étaient en train d’essayer de “voler l’élection”. 
  •  En Allemagne, Beatrix von Storch, chef adjointe du parti d’extrême droite et anti-immigrants Alternative pour l’Allemagne (AfD), a écrit sur Twitter : “Le vainqueur de l’élection présidentielle américaine est loin d’être établi. Et c’est une bonne chose : il revient à un Etat démocratique d’éliminer les preuves d’une fraude électorale”. 
  • Au Royaume-Uni, le leader du Brexit Party, Nigel Farage, a relayé l’idée d’une fraude généralisée, et accuse les Etats-Unis d’être “incapables de compter les votes Etat par Etat”. 

Pourquoi c’est important : Des élections fédérales sont prévues en Allemagne en 2021, et les Français devraient se rendre aux urnes en 2021 pour les élections régionales et départementales, avant la présidentielle dans 18 mois. La popularité, en Europe, de l’allégation selon laquelle le vote par correspondance favoriserait la fraude est particulièrement inquiétante. En effet, le vote par correspondance est assez commun en Allemagne, où il a même augmenté ces dernières années, et certains hommes politiques souhaitent son retour en France, où il a été aboli en 1975


Et pendant ce temps-là, aux Etats-Unis… 

Près des deux tiers des sites ayant publié des intox sur l’élection américaine ont aussi publié des mythes sur le COVID  

Quatre-vingt-quatre des 134 sites que NewsGuard a identifiés comme ayant publié de fausses informations sur l’élection présidentielle américaine de 2020 – soit 63% – ont aussi publié des intox sur la pandémie de coronavirus. Ce constat est alarmant, mais pas surprenant; la plupart de ces sites avait déjà publié des théories du complot et des intox avant la pandémie, et avant l’élection. 

Un récent article sur Freedom.news, qui appartient au réseau de sites NaturalNews, affirmait que les votes par correspondance et le COVID-19 faisaient partie d’un grand complot pour truquer l’élection américaine de 2020. (Freedom.news / NewsGuard)

Dans le détail : Certains de ces sites sont bien connus dans le monde de la désinformation sur toutes sortes de sujets. 

  •  Le site de David Icke, ancien footballeur britannique connu pour avoir affirmé que le monde était sous le contrôle d’extraterrestres changeant de forme, ne rate jamais une opportunité de surfer sur une théorie du complot : en ce moment, la page d’accueil de son site affirme qu’“il n’y a pas de virus”, et il a relayé la théorie démentie selon laquelle un logiciel informatique appelé Scorecard aurait modifié des votes pour faire pencher l’élection en la faveur de Joe Biden. 
  • Le réseau de sites NaturalNews.com est un groupe de plusieurs centaines de domaines dédiés à la santé avec des noms trompeurs comme FactCheck.news et WhiteHouse.news. Ces sites ont été à l’avant-garde de la propagation de fausses informations sur la pandémie de coronavirus, et sur les potentiels vaccins contre le COVID-19, plusieurs mois avant que Pfizer et Moderna annoncent des résultats positifs sur leurs vaccins. Plusieurs de ces sites ont aussi relayé de nombreuses théories du complot sans fondement sur l’élection présidentielle américaine de 2O20, en criant à la fraude massive de la part du camp démocrate. 
    • Ce réseau a été banni de Facebook et Twitter, et s’est appuyé sur un large réseau de noms de domaines alternatifs pour encourager ses lecteurs à “contourner la censure”, en partageant ses contenus hébergés sur d’autres sites, comme ClearNewsWire.com et DistributedNews.com.

Ces fausses allégations atteignent-elles réellement des lecteurs?
Oui et non. De nombreux sites ayant publié des intox sur le COVID-19 et sur l’élection américaine ont vu l’engagement avec leur contenus (likes, partages, commentaires sur Facebook et Twitter) baisser récemment, après avoir atteint un pic en mars et avril, quand le coronavirus a commencé à se propager rapidement aux Etats-Unis. A l’époque, les Américains passaient plus de temps à lire l’actualité pour se maintenir au courant de la progression de ce nouveau virus qui commençait à bouleverser leurs vies — et pour de nombreuses personnes, cela se traduisait par davantage de temps passé à lire des théories du complot.

  • Prenons l’exemple de MadWorldNews.com, un site conservateur relativement peu connu qui a publié de nombreuses théories du complot sur le coronavirus au printemps, notamment l’idée selon laquelle Bill Gates aurait pour “sombre projet” de surveiller les personnes se faisant vacciner contre le COVID-19. Ce site a aussi publié de nombreuses intox sur le décompte des votes de la présidentielle américaine, mais l’engagement journalier moyen avec ce site en octobre et novembre est 68% moins élevé qu’il ne l’était en mars et avril. 
  • CharismaNews.com, un site qui s’adresse aux chrétiens des églises pentecôtistes, a fait la promotion de faux traitements dangereux contre le COVID-19, notamment l’argent colloïdal, contre lequel l’Agence américaine des produits alimentaires et médicamenteux (la FDA) a mis en garde à plusieurs reprises. Récemment, le site a publié de fausses informations selon lesquelles l’élection aurait été truquée en faveur de Joe Biden. L’engagement journalier moyen avec Charisma News a baissé de plus de 50% depuis mars et avril.
Le 19 novembre 2020, la page d’accueil du site TheGatewayPundit.com affichait à la fois des théories du complot sur le COVID-19 et sur l’élection américaine.

Mais pour certains des sites de mésinformation politique les plus populaires ayant publié des intox sur l’élection américaine, l’engagement a grimpé en flèche ces dernières semaines.

  • TheGatewayPundit.com, l’un des sites conspirationnistes de droite les plus connus aux Etats-Unis, est à l’origine de plusieurs des mythes les plus viraux sur l’élection américaine. Gateway Pundit a ainsi affirmé à tort que les démocrates avaient volé l’élection grâce à des bulletins par correspondance truqués, des bulletins de vote placés illégalement au nom de personnes mortes, et des décomptes faits secrètement au milieu de la nuit, entre autres. Le site a aussi fait la promotion de traitements non prouvés contre le COVID-19, mais ce sont les théories du complot d’ordre politique qui définissent ce site – et l’engagement qu’il suscite a augmenté de 81% ces dernières semaines, par rapport au printemps, quand l’intérêt des lecteurs se portait davantage sur le virus.

Pourquoi c’est important : Il est difficile de savoir si les efforts fournis par les réseaux sociaux pour limiter la portée de la mésinformation fonctionnent vraiment. Des colporteurs bien connus de théories du complot ont vu l’engagement avec leurs contenus diminuer depuis le début de la pandémie; d’autres ont vu cet engagement augmenter, avec davantage de personnes qui se trouvent confrontées à leurs intox dangereuses — sur le COVID-19, sur l’élection, et sur bien d’autres sujets encore. Quoi qu’il en soit, les dizaines de sites identifiés par NewsGuard comme publiant de fausses informations sur les deux plus grandes actualités de l’année sont loin d’en avoir fini avec les intox.


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