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Un fugitif installé aux îles Fidji s'impose comme un propagandiste pro-russe en amont des élections en Lettonie

Alors que les Lettons s'apprêtent à se rendre aux urnes dans le cadre d’élections législatives samedi 3 octobre, NewsGuard a identifié un homme menant une campagne d'influence pro-russe en la personne d’Ernests Rieksts, homme d'affaires letton qui diffuse depuis les Fidji des discours anti-occidentaux et anti-ukrainiens.

Par Alice Lee et Madeline Roache | Publié le 2 octobre 2026

 

À l’approche des élections législatives en Lettonie, une personnalité inattendue s’est imposée comme un fervent propagandiste pro-russe : un fugitif letton installé aux îles Fidji, où il gère un site web qui diffuse des discours pro-Kremlin, comme le révèle une enquête de NewsGuard.

Ce fugitif letton est Ernests Rieksts, un homme d’affaires qui s’est réfugié aux îles Fidji il y a trois ans environ, après avoir fait l’objet de poursuites pour incendie criminel en Lettonie, et avoir été visé par une enquête pour propos haineux. Par l’intermédiaire de son site Trieciens.com, (“Trieciens” signifie “impact” en letton), créé il y a sept mois, et de ses comptes sur les réseaux sociaux, Ernests Rieksts publie des articles favorables aux candidats pro-russes en vue des élections législatives lettones du 3 octobre 2026. Son site relaie également des affirmations fausses et trompeuses au sujet de l’Union européenne, de ses dirigeants et de l’Ukraine.

 

Ernests Rieksts, qui opère le site d'information inauthentique Trieciens, est recherché en Lettonie et habite aux îles Fidji. (Image via La.lv)

Interrogé au sujet de son site pro-russe, Ernests Rieksts, qui semble avoir environ 40 ans, a déclaré à NewsGuard par message WhatsApp : Trieciens.com “n’est pas politique (…) C’est un projet qui défend de vraies valeurs comme la liberté d’expression”.

Selon les sondages d’opinion en Lettonie, les partis favorables à la Russie pourraient obtenir 25% des sièges au Parlement à l’issue de ce scrutin, contre 8% actuellement, comme l’a rapporté Politico. Un tel résultat pourrait offrir une plus grande plateforme aux intérêts pro-Kremlin dans cet État balte qui borde la Russie, la Biélorussie, l’Estonie et la Lituanie, et faire pression sur le pays pour qu’il réduise son engagement envers l’Ukraine.

 

Une approche différente de la désinformation

NewsGuard n’a pas constaté en Lettonie le même type de campagne intensive de désinformation russe que celles observées avant les élections dans d’autres anciens pays communistes comme l’Arménie, la Hongrie et la Moldavie. Cela s’explique probablement par la présence en Lettonie de partis déjà actifs représentant les intérêts pro-russes, ainsi que par l’existence d’un dispositif robuste de lutte contre la désinformation. Dans un email de septembre 2026, Giedrius Sakalauskas, directeur de Res Publica – Civic Resilience Center, une organisation à but non lucratif basée en Lituanie qui surveille la désinformation, a déclaré à NewsGuard : “Les principaux atouts de la Lettonie sont la vigilance de ses institutions, sa connaissance des méthodes d’influence du Kremlin et la coopération entre les institutions publiques, les médias indépendants et la société civile”.

Dans ce contexte, Ernests Rieksts s’est imposé comme un acteur clé de la diffusion du discours russe. Son site fait activement la promotion de Pouvoir souverain/Alliance des jeunes Lettons, une nouvelle coalition de deux partis favorables à la Russie qui, selon les projections, devrait faire son entrée au Parlement pour la première fois à l’issue de ces élections. Il diffuse également de fausses affirmations, allant d’accusations fabriquées de toutes pièces contre des dirigeants européens à des récits démentis sur l’Ukraine.

 

Le site relaie la propagande russe

NewsGuard a constaté que Trieciens.com reprenait régulièrement des infox utilisées dans les campagnes d’influence russes. Par exemple, un article de mai 2026 intitulé “TROIS CHOSES QUI ONT EFFACÉ LA SOUVERAINETÉ DE LA LETTONIE” affirmait que le référendum letton de 2003 sur l’adhésion à l’UE était une “fraude”, car “l’argent de l’UE a acheté (…) des votes”.

Pourtant, il n’existe aucune preuve que l’UE ait “acheté” des votes avant le référendum ni que celui-ci ait été une “fraude”. Selon un rapport de l’UE publié en 2015, et selon le site d’information indépendant bruxellois EUObserver.com, l’UE et le gouvernement letton alors au pouvoir ont fait campagne en faveur de l’adhésion, en commandant des sondages et en diffusant des informations. NewsGuard n’a trouvé aucun rapport crédible faisant état d’achats de votes ou de fraude orchestrée par l’UE. La participation au référendum s’est élevée à 71%, et 67% des électeurs ont voté en faveur de l’adhésion à l’UE.

Le site d’Ernests Rieksts a également publié de fausses affirmations diffusées par l’opération d’influence russe Matriochka, visant la France, fidèle alliée de l’Ukraine. Parmi elles figuraient des infox selon lesquelles l’ancien Premier ministre français Gabriel Attal aurait sniffé de la cocaïne au Parlement, ainsi que la théorie du complot démentie selon laquelle la première dame de France, Brigitte Macron, serait en réalité un homme.

 

Une photo de profil de l'un des prétendus auteurs du site, avec une photo générée par IA. (Capture d'écran NewsGuard)

Trieciens.com s’oppose fermement à l’UE et à l’aide à l’Ukraine. Selon une analyse de NewsGuard réalisée le 10 septembre 2026, et portant sur les 11 articles du site dont le titre mentionnait l’Ukraine, Kyiv ou le président ukrainien Volodymyr Zelensky, 10 dépeignaient le pays et son gouvernement de manière négative, affirmant par exemple que le “néonazisme” était omniprésent en Ukraine. Sur 12 articles consacrés à l’UE, tous sauf un couvraient les prétendus effets négatifs de l’immigration dans la région.

Le site présente des signes d’inauthenticité. Par exemple, il utilise des photos générées par IA pour certains de ses rédacteurs, qui n’ont aucun profil ni aucune trace en ligne, comme NewsGuard a pu le constater. Plusieurs profils d’auteurs affichent par ailleurs un millier d’articles publiés sur Trieciens.com, alors que le site n’a été lancé qu’en février 2026, d’après les registres d’enregistrement du nom de domaine.

Ernests Rieksts a déclaré à NewsGuard avoir lancé son site pour “tous ceux qui ne veulent pas soutenir notre gouvernement corrompu, criminel et drogué, ni toutes ces idées malades de Soros, et qui combattent la presse corrompue et financée comme la vôtre (NewsGuard, ndlr)”. George Soros est un philanthrope américain qui a soutenu les droits humains, les médias indépendants et d’autres initiatives en Lettonie et dans le monde.

Trieciens.com diffuse également des discours anti-ukrainiens et anti-UE sur deux comptes TikTok, qui comptent au total 14.600 abonnés. Ses vidéos, en letton, ont cumulé 440.000 vues au cours des deux derniers mois. Le compte a notamment affirmé que la Lettonie était “occupée” par l’Ukraine, que l’UE avait asservi la Lettonie, et que le président ukrainien Volodymyr Zelensky voulait “ouvrir un second front dans les pays baltes”, entraînant la Lettonie dans la guerre et provoquant la Russie.

 

Fugitif aux îles Fidji

En janvier 2021, Ernests Rieksts a lancé en Lettonie DecentaSpeak, un réseau social alternatif qui n’existe plus aujourd’hui, qui était “explicitement promu comme une alternative sans censure aux réseaux sociaux traditionnels, destiné à un public sceptique face au COVID, antisystème et homophobe en Lettonie”, selon le groupe de réflexion américain The Atlantic Council.

Sa situation s’est dégradée lorsqu’il a été inculpé pour avoir exploité une auberge de jeunesse non déclarée à Riga, en Lettonie, et enfreint délibérément les règles de sécurité incendie. L’établissement a été ravagé par un incendie en avril 2021, causant la mort de neuf personnes, selon le radiodiffuseur public LSM (Médias publics lettons). En avril 2024, le tribunal de la ville de Riga a ordonné l’arrestation d’Ernests Rieksts, qui est devenu un fugitif après qu’il ne s’est pas présenté aux audiences relatives à l’incendie, entraînant la suspension du procès, comme l’a rapporté LSM.

On ne sait pas précisément quand il s’est enfui aux Fidji, un État insulaire du Pacifique Sud situé au nord de la Nouvelle-Zélande, où il réside désormais selon sa page Facebook. Toutefois, fin 2022, Ernests Rieksts a commencé à promouvoir un projet baptisé “Jaunlatvija” (“Nouvelle Lettonie”), dont l’objectif affiché était d’installer des Lettons aux îles Fidji, selon Reuters. Un ressortissant letton du nom d’Ēriks Gasparovičs a déclaré à LSM s’être rendu aux Fidji pour rencontrer Ernests Rieksts et discuter de l’achat d’un terrain. Mais, a-t-il ajouté, le projet s’est révélé irréalisable faute d’infrastructures. “Ernests est un spécialiste de la vente d’illusions”, a déclaré Ēriks Gasparovičs à LSM.

Dans une publication en letton sur Telegram en novembre 2024, Ernests Rieksts a écrit à propos du projet : “Nouvelle Lettonie Fidji est un exemple unique de la capacité des Lettons à rêver et à concrétiser des idées audacieuses, même dans les coins les plus reculés du monde”.

 

Une publicité pour le projet Nouvelle Lettonie sur le compte TikTok d'Ernests Rieksts. (Capture d'écran NewsGuard)

La police sur ses traces

Le projet Nouvelle Lettonie a rapidement attiré l’attention de la police lettone, qui a ouvert en 2023 une enquête pour fraude visant ce dispositif, selon LSM. On ignore si le projet est toujours actif. Son site web, Jaunlatvija.com, était inactif en septembre 2026.

En 2023, le Service de sécurité de l’État letton a engagé des poursuites pénales contre Ernests Rieksts pour “possible glorification et justification des crimes commis par la Russie en Ukraine, ainsi que pour des activités visant à inciter à la haine et à la discorde nationales et ethniques”, principalement sur sa chaîne Telegram, selon LSM. D’après le site d’information letton Press.lv, Ernests Rieksts aurait notamment déclaré : “Nous devrions remercier les Russes de bombarder ces stupides Ukrainiens. Parce que, comme je le dis, les nations stupides ne sont pas nécessaires dans le monde. La même chose arrivera en Lettonie. Et nous devrions remercier les Russes de nettoyer la Lettonie de gens stupides”.

Dans une interview accordée en avril 2024 au site d’information letton LA.lv, il a déclaré : “Je suis une personnalité scandaleuse qui a marché sur les pieds de tout le monde”.

La police d’État lettone et le Service de sécurité de l’État n’ont pas répondu aux demandes de commentaires de NewsGuard envoyées par email au sujet des affaires visant Ernests Rieksts.

 

Des liens avec une coalition pro-russe

Le seul auteur du site qui semble authentique est Andris Petrovs, membre de la coalition de partis pro-russes Pouvoir souverain/Alliance des jeunes Lettons, et candidat à un siège dans l’ouest de la Lettonie. Le site indique qu’Andris Petrovs a écrit 1.000 articles au cours des sept mois d’existence du site, tous accompagnés d’un visuel faisant la promotion de sa candidature, sur lequel on peut lire : “Pour une Lettonie honnête : des familles fortes, des rues sûres, la langue et la culture lettones avant tout”.

Les deux partis conservateurs Pouvoir souverain et Alliance des jeunes Lettons se présentent ensemble aux élections de 2026 sur un programme axé sur la souveraineté nationale, un contrôle strict de l’immigration et une position sceptique à l’égard de l’UE et de l’Ukraine, selon leurs sites internet. Le score cumulé de 25% anticipé pour cette alliance et pour La Lettonie d’abord, un autre parti favorable à des liens économiques avec la Russie, renforcerait considérablement les voix hostiles à l’Ukraine au sein d’un Parlement dominé par des partis pro-occidentaux.

Elina Vrobļevska, directrice adjointe du Centre d’études des politiques d’Europe de l’Est, un groupe de réflexion basé à Riga, estime que les partis pro-russes “suivent le manuel classique des populistes et des pro-Kremlin, à l’image de l’AfD en Allemagne (un parti d’extrême droite allemand, ndlr)”. Et d’ajouter : “Le Parlement leur offrirait une tribune pour promouvoir leurs idées et leurs récits. Ce serait une victoire pour la Russie”.

La Lettonie a développé, comme ses voisins baltes la Lituanie et l’Estonie, des capacités de lutte contre la désinformation relativement solides, qui dissuadent les campagnes d’influence russes, souligne Giedrius Sakalauskas, spécialiste de la désinformation basé en Lituanie. Toutefois, “certaines franges de la société restent vulnérables”, a-t-il déclaré à NewsGuard dans un email de septembre 2026. C’est pourquoi des initiatives comme celles d’Ernests Rieksts pourraient faire la différence.

 

Édité par Dina Contini et Eric Effron