acrimed.org

Mme Sophia Tewa
représentante de NewsGuard

Madame,

Le Conseil d’administration d’Acrimed a pris bonne note des questions que vous nous avez posées afin d’évaluer notre site internet. Après mûres réflexions et discussions en notre sein il appert que votre démarche ne rencontre pas grand intérêt parmi nous et soulève plus de questions qu’elle n’apporte de réponses s’il s’agit bien de lutter contre le « maljournalisme ». Nous allons toutefois essayer de satisfaire votre curiosité en répondant aux questions que vous nous posez, même si nous doutons que nos réponses vous satisfassent.

Vous nous avez posé les questions suivantes dans un premier temps :

1 – Est-ce que le site publie des informations de contact ou les biographies de ses journalistes et contributeurs ?
2 – Publiez-vous des rectificatifs sur le site si une erreur apparaît dans le contenu d’un article ? Si tel est le cas, pouvez-vous m’envoyer deux exemples récents ?

Je n’en ai pas trouvé sur le site.

Notre secrétaire administratif vous a répondu et nous ne voyons guère ce que nous pourrions ajouter de plus. En ce qui concerne la première question, tous les membres de l’association participent à la vie de l’association et une bonne partie d’entre eux contribuent à la rédaction des articles, souvent de manière épisodique. Ça n’aurait guère de sens de publier leur notice biographique. Il n’y a pas de vedettes à mettre en avant chez nous. Les adhérents d’Acrimed sont pour la plupart des simples usagers des médias partageant une vision critique du paysage médiatique et désireux de le changer.

Pour autant, il est possible de contacter via le site les contributeurs du site. Pour la deuxième question, bien sûr que nous corrigeons si l’on nous signale une erreur factuelle dans le contenu des articles. Vous avez l’air de vous étonner que l’exemple que nous vous avons donné remonte assez loin dans le temps. Peut-être notre notoriété est-elle insuffisante pour qu’on nous transmette régulièrement des demandes de rectification ? Ou peut-être, vu que nous savons prendre notre temps et que nous ne participons pas à la course aux scoops responsable des dérives des médias, sommes-nous plus rigoureux que la moyenne pour vérifier nos informations ? Ce n’est pas à nous d’en juger, c’est vous qui donnez les notes.

Vous nous avez ensuite demandé :

1 – D’où proviennent les dons de l’association ?

2 – Pourquoi est-ce que le site ne fournit pas d’information concernant ses principaux donateurs ?

Là encore, notre secrétaire administratif vous a donné les moyens de savoir tout ce qu’il y a à savoir en vous renvoyant à notre site. Les informations à propos de nos ressources : nous les devons avant tout à nos adhérents et à ceux qui nous soutiennent. C’est pourquoi nous les publions régulièrement sur notre site, notamment lorsque nous lançons un appel à dons pour financer nos activités.

Les montants en jeu sont dérisoires si on les met en regard des millions de dollars récoltés par Newsguard auprès des mastodontes comme Microsoft. L’année dernière, nous avons réussi à rassembler 115 000 €, qui ont servi à financer l’ensemble de nos activités. Voir ici :

https://www.acrimed.org/Appel-a-dons-soutenez-l-action-d-Acrimed

Nous n’avons pas, comme vous, des milliardaires intéressés pour nous financer. Nous ne pouvons de ce fait vous donner une liste des principaux donateurs, comme vous nous le demandez, à moins de vous fournir notre fichier des adhérents, ce qu’aucune association ne ferait, de même qu’aucun titre de presse ne fournirait son fichier d’abonnés.

À notre tour de vous poser une question : pourquoi n’indiquez-vous pas sur votre site la part respective de chacun de vos actionnaires ? Et quelle est la part de Publicis ?

Votre intérêt pour notre association nous honore, mais elle n’a pas été sans soulever bon nombre d’interrogations en son sein, ce qui explique que nous ayons tardé à vous répondre. La première de ces interrogations porte sur votre légitimité : « qui sont ces gens pour vouloir nous évaluer ? Au nom de quoi ? » Les renseignements que nous avons trouvés sur vous, sur votre site et dans des articles publiés dans des journaux que vous avez jugés fiables ne nous incitent pas à vous faire la plus grande confiance. Le moins que l’on puisse dire est que nous n’avons pas les mêmes valeurs. La plupart des journaux d’informations générales que vous avez jugés fiables ont quasiment tous sombré dans le naufrage médiatique qu’a constitué le traitement de « l’arrestation » de Xavier Dupont de Ligonnès. Un naufrage que nous avons analysé ici et qui montre bien les limites des systèmes de notation existants tels le DECODEX du Monde ou le vôtre :

https://www.acrimed.org/Dupont-de-Ligonnes-Jour-1-le-naufrage-mediatique
https://www.acrimed.org/Dupont-de-Ligonnes-Jour-2-l-autocritique

Ce genre de dérapage revenant de manière récurrente à chaque fait divers crapoteux faisant l’objet d’une course au scoop, on peut s’interroger sur le fait que la fiabilité des contenus figure au premier rang de vos critères d’évaluation. Gageons qu’avec les mêmes critères, Acrimed ne donnerait pas les mêmes notes aux journaux que vous avez dotés d’une étiquette verte.

Sur la page d’accueil de votre site, vous annoncez vouloir indiquer aux lecteurs et téléspectateurs qui fait du « journalisme légitime » (« Nos analystes, qui sont des journalistes expérimentés, font des recherches sur les producteurs d’informations en ligne pour aider les lecteurs et les téléspectateurs à établir lesquelles (sic) essaient de faire du journalisme légitime et lesquelles (re-sic) ne le font pas »)

Cette prétention de vouloir être l’arbitre des élégances journalistiques à partir de 9 critères ayant trait aux « bonnes pratiques journalistiques » nous semble quelque peu abusive. Ces critères sont discutables par ailleurs. Pourquoi ne pas avoir retenu comme critère, par exemple, l’indépendance des rédactions par rapport aux actionnaires ?

Pour ce qui nous concerne, est-ce bien pertinent de nous évaluer comme une simple entreprise de presse qui se contente de publier des informations en se conformant tant que faire se peut aux règles journalistiques ? ACRIMED est une association qui entend lutter pour faire de la question des médias et du pluralisme médiatique une question politique. Et qui, pour ce faire, mène avant tout des actions. ACRIMED = ACtion CRItique MEDias. Si nous publions des articles (en ligne ou sur papier avec la revue Médiacritiques), il n’est paspertinent pour autant de nous juger comme un simple média en ligne. Nous sommes davantage qu’une entreprise de presse.

Pour autant, nous n’avons pas esquivé les questions que vous nous avez posées. Nous en resterons là dans les échanges de notre côté. Nous ne voulons rien avoir à faire avec une entreprise qui compte parmi les membres de son conseil consultatif le général Michael Hayden, ancien directeur de la CIA et de la NSA, et Anders Fogh Rasmussen, ex-Premier ministre du Danemark et ex-secrétaire général de l’Otan, ainsi que plusieurs anciens membres des administrations Bush et Obama (source : Libération). Les articles que nous avons publiés dans la catégorie « Internet et libertés » devraient vous convaincre qu’aucune collaboration avec vous n’est envisageable de notre part (voir notamment nos articles en défense de Julien Assange) :

https://www.acrimed.org/-Internet-et-libertes-

Nous ne voulons rien avoir à faire avec une entreprise où figure parmi les principaux actionnaires le groupe publicitaire français Publicis, ce qui vous met indéniablement en situation de conflit d’intérêt. Nous ne voulons rien avoir à faire avec une entreprise en lien avec Microsoft, que nous considérons comme une entreprise nuisible et à combattre, au même titre que les autres GAFAM. Nous sommes très attachés à la neutralité du net et le simple fait que vous ayez passé un accord avec Microsoft pour qu’un plugin de NewsGuard soit installé par défaut sur le navigateur Edge est une atteinte à la neutralité du net.

Pour conclure et pour résumer, nous ne participerons pas davantage à l’évaluation que vous voulez faire d’Acrimed, une évaluation que vous pouvez faire de toute façon vu que nous ne pouvons vous en empêcher. Nous ne vous aiderons pas à nous noter pour la bonne raison que non seulement nous ne
voyons pas l’utilité de votre entreprise, mais qu’en plus nous la trouvons néfaste. Nous ne faisons aucune confiance pour définir le degré de crédibilité des médias établis ou alternatifs à une start-up dont certains des associés sont des personnes peu recommandables à nos yeux et qui s’appuie sur les géants du net comme Microsoft, que nous combattons.

Par ailleurs, nous pensons que les lecteurs, que nous ne prenons pas pour des imbéciles, ont bien d’autres moyens que votre système de notation pour évaluer de manière raisonnable les médias qu’ils utilisent. Ils peuvent, par exemple, s’appuyer sur les travaux d’ACRIMED qui œuvre de manière bien plus utile à l’éducation aux médias qu’en attribuant des bons et des mauvais points selon des critères des plus flous. La question des médias et du pluralisme ne se réduit pas à la fiabilité de tel ou tel titre. La mise en avant de la lutte contre les « fake news », les fausses nouvelles en bon français, est un leurre, une diversion, qui vise à faire oublier l’essentiel : le problème démocratique que pose la concentration des médias entre les mains d’une poignée de milliardaires se souciant davantage d’acheter de l’influence que de produire de l’information de qualité. Le tourbillon médiatique autour de « l’arrestation » de Xavier Dupont de
Ligonnès, au détriment d’informations méritant davantage d’intérêt qu’un simple fait divers, n’est pas le premier du genre. Ces dérapages répétés sont toujours suivis de promesses d’ivrognes, du genre « on fera gaffe la prochaine fois ». Vos notes n’y changeront pas grand-chose. Les priorités sont ailleurs.

Remerciez-nous, pour finir, de ne pas vous noter à notre tour. Car si nous devions vous évaluer en adoptant comme vous le système des « étiquettes nutritionnelles », nul doute que les usagers des médias raisonnables y regarderaient à deux fois avant d’avaler des salades sur « les bonnes pratiques journalistiques » comme gage exclusif de la fiabilité des médias.

Le CA d’Acrimed.

À Paris, le 25 octobre 2019.